Vendredi 15 décembre 2017

ALEXANDRA GIACOBAZZI

Artiste(s): 
GIACOBAZZI Alexandra
Du 28-10-2017 au 25-02-2018
Lieu: 
3e & 4e étages
Résumé: 

À la recherche du temps suspendu

Depuis 1989, date de sa première exposition  au centre culturel Tre Occi à Venise, le parcours d’Alexandra Giacobazzi se découvre dans la captation de l’intime. Non dans la perspective d’un “roman personnel“,  mais dans la transmission de l’émotion partagée. La photographie devient ici le substitut du carnet de croquis. Le cadre inscrit, découpe : les visages, les corps, les attitudes quelquefois les postures. L’exposition du fort Napoléon (2000) témoignait de cette ambivalence, de ce jeu entre réalisme et stylisation, grâce à une approche pensée et maîtrisée de la peinture : matité de la couleur, aplats mesurés, travail sur l’ombre et la lumière au service d’une approche sensualiste du sujet. Petits formats (médiathèque du Cannet des Maures, 2005) s’attachait plus précisément aux  anecdotes, à des instantanés saisis au vol du quotidien, par un regard pertinent, ironique, tendre et acidulé, gracieusement pervers. La mixité des techniques était ici souveraine : photographies  collages de (vieux) papiers dérobés aux greniers, peinture (cela va de soi), inclusions de boutons, de fils… Les fragments épars, et pourtant harmonieux d’un journal intimiste. Aujourd’hui, Alexandra Giacobazzi propose des boites. Des œuvres composées d’un fond peint (un décor) avec des figures et des objets en trois dimensions. Une scénographie séparée par une vitre du spectateur. Cette évolution vers une forme, une manière de diorama (car c’est bien de cela qu’il s’agit) ne constitue pas une surprise. J’ai le souvenir d’une peinture sur bois, (représentant un homme endormi), datée de novembre 1999, de dimensions modestes (15 x 23.5 cm) insérée sans possibilité de repentir (autrement que par la scie ou le marteau) dans un cadre lui conférant un effet de profondeur. Insérée ? Plutôt enchâssée. Caisse/boite/châsse/châssis/cercueil… Le reliquaire (un coffret décoré) se profile. L’étymologie et la synonymie nous conduisent à la préhistoire du genre, à ces proto-dioramas que l’on trouve dès le XVIe siècle, bien avant le vocable, apparu trois cents ans plus tard. Il s’agissait alors d’illustrer des récits édifiants, souvent en forme de memento mori, la vie du Christ, des saints, la nativité… Désormais, dans une veine contemporaine, fables, histoires, historiettes, aventures, paraboles, propices aux songes et aux mystères, s’inscrivent dans le champ clos du regard captivé. Des Reconstitutions de lieux, des Espaces miniatures, selon Charles Matton. Mais aussi les univers en réduction de Gilles Ghez, grand ensemblier et ordonnateur insigne de l’imaginaire. Alexandra Giacobazzi, selon ses propres modalités, s’inscrit dans ce haut lignage. Elle a su énoncer son propos à la confluence de l’instant partagé et de la persistance du souvenir. Elle l’amplifie et le magnifie en convoquant dans des refuges singuliers les attributs de la peinture du volume, du collage, du readymade « en situation », des mots, du papier, des mots sur le papier. Il y a peu (en 2000) vestiges, Traces, papiers découpés, silhouettes comme autant d’ombres portées, d’ombres au tableau,  de théâtre d’ombres, de lumières et de couleurs. Alexandra Giacobazzi voulait « rompre avec “l’historicité“ du personnage ». Progressivement l’histoire est de retour, non de façon hégémonique, mais en toile de fond (comme il se doit), par le biais d’insertions, d’évocations (la publicité datée des “réclames“ ). En connotant le particulier sur le mode de la confidence, elle confère à ses images la faculté d’accéder au plus grand nombre, à ce lieu commun proche de l’universel. Mises en boîte ! On ne doit jamais négliger le titre d’une exposition surtout quand il se veut à double entrée, à double face, à double sens. Ces sanctuaires illusoires, tangibles et ouverts conjuguent les paradoxes et les faux-semblants. D’autant que certaines boites peuvent se découvrir recto-verso en donnant à voir la scène et les coulisses, le décor et son envers. Réduire dit-elle, ramener une composition à sa compréhension singulière par le biais d’une représentation à une échelle moindre. Mais aussi vaincre, dompter, contraindre le modèle. Réduire le réel par le biais de l’imaginaire, voilà une définition sinon de la peinture, mais de sa peinture. Le théâtre d’ombres et de couleurs d’Alexandra Giacobazzi décline ainsi la nostalgie et l’espérance d’un monde préservé qui n’existe que dans la quête sensible d’un temps suspendu.

Robert Bonaccorsi

Septembre 2017