Jeudi 13 décembre 2018

Production 1993-2018

Artiste(s): 
RABASCALL
Du 06-10-2018 au 03-02-2019
Lieu: 
Rez-de-jardin
Genre: 
Collages
Résumé: 

Une dialectique du constat

 

 

 

Quid du réel aujourd’hui ? En d’autres termes, comment rendre compte du monde au moment où sa médiatisation tend à devenir hégémonique. La modernité épouse ce processus de longue durée qui gagne sans cesse du terrain depuis plus d’un siècle. Ainsi, le réel ne se découvre plus que dans l’évidence trompeuse d’une représentation de seconde, voire de troisième main. Une mise en scène de l’histoire et de l’actualité souvent intriquées dans une même soumission à l’autorité de l’image et de son commentaire (sous-titre, légende, slogan, formule, pitch…). Le constat de Hegel qui envisageait la lecture du journal comme « une sorte de prière du matin réaliste » s’est métamorphosée en une doxologie télévisuelle tyrannique, peu à peu absorbée par les réseaux. L’arantèle médiatique  se veut souveraine. La voracité s’allie à la boulimie dans un flux irrépressible d’ingestion et de digestion d’images. Le réel  s’énonce dans l’illusion et le sujet devient  comestible. « Le modèle ne saurait exister pour moi qu’en tant que métaphore intestinale. Non seulement le modèle mais encore l’objectivité même a été mangée» (Salvador Dali en 1939). Rabascall, depuis toujours, a pris pour thème premier les moyens de diffusion de masse de l’information, de la publicité, de la culture. Des instruments graphiques, cinématographiques, audiovisuels, photographiques qui transmettent,  au plus large public possible, le(s) même(s) message(s). Il s’intéresse, analyse, joue, décrypte les mass-média (comme cela s’écrit de moins en moins). Pour ce faire, il a abandonné très vite les supports traditionnels au profit de la photographie, de la photocopie, de l’image trouvée, singularisée, détournée. La filiation surréaliste et situationniste existe, mais toujours de façon spécifique, en prenant la culture dans son acception globale, ses spécificités économiques, politiques, journalistiques, esthétiques… En tant qu’appareil idéologique, plein, entier et complexe ! De son bref passage au sein du groupe informel (1974) de l’Art Sociologique, on doit retenir, paradoxalement, la dislocation du collectif avec la publication d’un même texte (avec de légères modifications formelles) sous trois signatures différentes : Rabascall, Bory, Sosno. Dans sa réponse sur le mode plaisant  « à l’enquête sur l’art sociologique », Rabascall actait son peu de goût par les définitions : « car plus on étiquette, plus on archive, plus on enterre…  et moi, et pour les amis l’art c’est la vie, et la vie c’est l’art quoi, alors moins on définit plus ça vaut pour vivre  à l’aise et ceci pour tout le monde ».  En 2003, à l’occasion de sa première rétrospective à la Villa Tamaris, une large place était faite à la série La Leçon de peinture (1987) où Rabascall utilise la technique du report photographique sur toile émulsionnée, qui restitue le grain de la toile tout en éliminant toute trace de peinture en tant que matière. Des marines, des portraits, des paysages, venus dans leur intégrité stéréotypée, des revues et albums à vocation pédagogique, First painting, Mes premiers dessins…  Un travail en forme de détournement, à propos de la lisibilité, de la reconnaissance, de l’art comme simple élément décoratif, sur le stéréotype et l’illusion qu’il génère. Rabascall réalise des copies parfaites des œuvres rassurantes reproduites dans les manuels pour apprendre à bien peindre. Des clichés de clichés, où le regard glisse et se rassure dans une « bien-voyance assumée ». L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction numérisée et dans ses derniers retranchements. Ainsi dans le travail de Rabascall, tout est langage, sens, et critique du sens. « Il y a de plus en plus interférence de l’image et du langage. Et on peut dire, à la limite, que vivre en société aujourd’hui c’est quasiment vivre dans une énorme bande dessinée. Pourtant, le langage,  en tant que te, ne suffit pas à déterminer l’image avec précision » Jean-Luc Godard. Quoi de neuf, quinze ans après ? La suite, la poursuite, l’affirmation sans cesse remise en chantier du projet initial.  Par exemple, comment penser visuellement le paysage dans ses déclinaisons télévisées, ce phagocytage d’une représentation par et dans cette  « ratatouille audiovisuelle ». Média 2000 Paris, Média 2000 New-York, Média 2000 Barcelone, Média 2000 Miami. Quatre séries de 12 photographies (20 x 30) qui signifient cet entrelacs permanent, cette proximité presque obscène des antennes paraboliques qui modèlent le paysage de façon obsessionnelle, uniforme et quasiment obscène. L’omniprésence de la télévision, des écrans de toutes sortes, dans et hors les murs des maisons, immeubles, bureaux, officines, halls de gares, d’aéroports, de centres commerciaux  confèrent à ces sources lumineuses le caractère omniscient d’un nouvel opium du peuple. Godard, toujours en 1967 : « si, par hasard, vous n’avez pas de quoi acheter du LSD, achetez la télévision  en couleurs ». Pourtant, à l’origine un écran dissimule, protège, constitue une surface où l’image apparait et finalement réfléchit peu. Cette présence intrusive participe au quotidien, ne se remarque pas ou plus. La présence médiatique, concrète, physique, configure désormais le paysage de façon permanente. Dès 1993, Rabascall insère ses premières photographies de paysages « fin du XXème siècle » dans des caissons lumineux. Des lucarnes magiques où le changement d’échelle de l’écran, sa profondeur (100 x 120 x 12 cm) jouait avec les singularités du cadre médiatique, du diorama à l’écran plat, en mettant à distance le regard quotidien télévisuel.  Et puis le grand retour du collage dont Rabascall est un maître (série Méta Postal, 2018). Il discerne, juxtapose, met en rapport dans une apparente neutralité de simples cartes postales, pour un résultat d’une efficacité redoutable. Nous sommes en présence d’une analyse visuelle des apparences et de leur mise en perspective. Le constat n’existe ici que dans sa dimension dialectique. Morceler, cadrer, décadrer, recadrer, juxtaposer, associer. Voir c’est penser et le regard s’affirme ici dans la critique, voire la polémique .En 1975 Rabascall précisait que sa pratique du détournement d’images et de textes venait d’un malaise constant face « à ce bombardement d’images et de nouvelles, toujours à sens unique, et sans possibilité de dialogue. Dans ce massage de message, comme l’a défini Mc Luhan, il y a beaucoup trop de thèses sans antithèses. Moi j’essaie l’antithèse ». La dialectique, disions-nous plus haut. Du sens et de la forme dans une œuvre qui se conforte au monde réel par la mise à nu des contradictions de ses représentations. La critique des  images n’existe ici que par et pour leur dépassement dans des images autres. Hors cadre, hors norme, réflexives, mentales... Nous les qualifierons sans crainte de nous tromper, de souverainement radicales supérieurement incisives, singulièrement artistiques.

           Robert Bonaccorsi

                         Juillet 2018